L’EAU : UN OUTIL COLONIAL EN CISJORDANIE 

L’eau : Un Outil Colonial en Cisjordanie

82,4 — le nombre moyen de litres d’eau consommés par jour par un Palestinien en Cisjordanie en 2022. À quelques kilomètres seulement, un Israélien en utilise 164,6 supplémentaires. Cet écart n’est pas dû au hasard mais est plutôt le résultat d’une politique israélienne délibérément discriminatoire. 

« Chaque année au mois de mai, quand les températures commencent à monter, nos souffrances commencent. Nous vivons avec une pénurie d’eau chronique si grave qu’elle occupe toutes nos pensées. Nous ne parlons de rien d’autre et ne nous soucions de rien d’autre que de l’eau : est-ce qu’il y a de l’eau, est-ce qu’il n’y en a pas, la pression au robinet est faible, l’eau va être coupée, n’ouvre pas trop le robinet, vérifie les réservoirs d’eau, assure-toi qu’il en reste, appelle la municipalité. » C’est avec ces mots que Rana Khweirah, palestinienne vivant à Naplouse, décrit son quotidien à des représentants de l’ONG B’tselem en 2023. Deux ans plus tard, rien n’a changé. Les Palestiniens en Cisjordanie font face aux mêmes difficultés, aux mêmes incertitudes, aux mêmes souffrances. Leur accès conditionnel à l’eau rend leur quotidien invivable et accroît leur dépendance à l’hydro-hégémonie israélienne. 

Une domination nette et ancienne

Les politiques israéliennes empêchent les Palestiniens de Cisjordanie d’avoir accès à une eau suffisante, sûre et propre. Elles se traduisent par des inégalités de consommation frappantes. Dans la vallée du Jourdain et les collines du sud d’Hébron, des colonies israéliennes utilisent jusqu’à six fois plus d’eau par habitant que les communautés palestiniennes voisines, alors qu’elles partagent le même relief, le même climat, les mêmes sécheresses et vagues de chaleur. Plus largement, les Israéliens consomment en moyenne quatre fois plus d’eau que les Palestiniens, qui restent sous le seuil des 100 litres quotidiens recommandés par l’Organisation mondiale de la santé (OMS). Dans certains villages, les habitants survivent avec moins de 20 litres par jour, soit le minimum fixé par l’OMS pour les situations d’urgence.

Ces disparités ne sont pas naturelles : elles résultent du contrôle qu’exerce Israël sur les terres, l’eau et les infrastructures. En quelques décennies, l’État a fait de l’eau un levier central de domination. Il contrôle aujourd’hui presque entièrement l’accès aux trois principales ressources naturelles d’eau douce : deux nappes souterraines (aquifère montagneux et aquifère côtier) et un système de surface, le bassin du Jourdain.

Ce contrôle s’est surtout renforcé après la guerre des Six Jours en 1967. Le conflit a permis à Israël de s’emparer de plusieurs territoires, dont la Cisjordanie, zone occupée où il implante des colonies en y transférant des citoyens israéliens. Deux mois après la capture de la Cisjordanie, un ordre militaire transfère à Israël tous les pouvoirs de gestion de l’eau sur ces territoires. Désormais, les Palestiniens doivent obtenir un permis pour creuser un puits. En limitant drastiquement ces permis, Israël empêche la mise en place d’un réseau palestinien de distribution de l’eau intégré et autonome. 

Cette colonisation, condamnée par les Nations Unies, se poursuit, s’organise et se stabilise avec les accords intérimaires d’Oslo II en 1995. S’ils étaient pensés comme des accords transitoires vers la paix, ils figent une situation où la majeure partie du territoire et des ressources reste sous contrôle israélien (zone C, ~60 % du territoire).   

Non seulement Israël garde le contrôle territorial, mais la création du Joint Water Committee (JWC) lui permet de maîtriser les constructions palestiniennes au travers de permis. Ce comité prend des décisions “par consensus” pour “traiter toutes les questions liées à l’eau et à l’assainissement en Cisjordanie”. Sur le papier, cela paraît coopératif ; en pratique, le consensus fonctionne comme un véto qui institutionnalise des rapports de force asymétriques. Chaque puits palestinien, chaque conduite d’eau, chaque station de pompage ou usine de traitement des eaux usées doit être approuvé par le JWC. Et s’il touche à la zone C, il nécessite en plus une seconde couche d’autorisations délivrées par l’Administration civile. Cela permet à Israël un contrôle total. 

Pour pallier le manque d’infrastructures, les Palestiniens s’organisent. Dès que la pression augmente dans les robinets, des réserves sont constituées dans des barils. Les pénuries sont aléatoires, inéluctables et structurelles. Conservés sur les toits, ces barils transforment profondément les espaces. Les Palestiniens ne sont pas complètement abandonnés à leur sort, l’Autorité palestinienne tente de compenser le manque de réseau d’eau en achetant des barils d’eau propre aux industries israéliennes mais là encore, les prix sont chers et les barils doivent passer par des points de contrôle israéliens qui souvent les empêchent d’entrer dans le territoire. Face au mur, les Palestiniens construisent des puits, des toilettes, des citernes de récupération d’eau de pluie sans permis, constructions détruites dès qu’Israël s’en aperçoit. Par exemple, dans le village de Khirbet Susya, au sud d’Hébron, l’armée israélienne a détruit en 2001 des dizaines de citernes de collecte d’eau de pluie – certaines vieilles de plusieurs siècles – ainsi que la seule toilette construite par les habitants, les obligeant à acheter une eau acheminée par camions à un prix bien plus élevé que celui payé par la colonie voisine.

Trente ans après les accords d’Oslo, originellement fixés pour une durée de 5 ans, la situation reste la même. Israël s’appuie sur ces accords pour instrumentaliser l’eau comme un énième outil de contrôle des Palestiniens. Restreindre l’accès aux infrastructures d’eau potable peut sembler dérisoire face aux bombes ou aux tirs, mais cela reproduit pourtant, jour après jour, des conditions d’invivabilité. C’est ce que Rob Nixon appelle la violence lente : un type de dommage qui se déploie graduellement et cumulativement plutôt qu’en un événement spectaculaire. C’est une violence d’usure, souvent invisible, qui frappe d’abord les populations pauvres et marginalisées. 

Un droit bafoué: un apartheid climatique institutionnalisé 

« Le droit de l’homme à l’eau potable doit permettre à chacun d’avoir accès sans discrimination, physiquement et à un coût abordable, à un approvisionnement suffisant en eau salubre et de qualité acceptable pour les usages personnels et domestiques ». En inscrivant ces mots dans la résolution “Les droits de l’homme à l’eau potable et à l’assainissement”, l’Assemblée générale de l’ONU reconnaît explicitement le droit à l’eau potable et à l’assainissement comme un droit humain fondamental. Depuis 2010, un élan grandissant pour améliorer la situation de l’accès équitable à l’eau et à l’assainissement est observé à travers le monde. Si ces résolutions ne sont pas juridiquement contraignantes, elles consacrent néanmoins ce droit dans le droit international et en précisent le contenu, établissant une référence globale pour les États.  Par ses politiques discriminatoires, Israël entrave cet accès pour les Palestiniens et enfreint une nouvelle fois le droit international. Pourtant, sur le terrain, la situation n’évolue pas. 

Les inégalités d’accès à l’eau persistent et les politiques israéliennes finissent par instaurer un apartheid climatique en Palestine. Philip Alston, expert des Nations unies, parle d’un monde où s’accentuent les écarts d’exposition aux effets du changement climatique et de capacité à s’en protéger. Sur le territoire palestinien, cela se manifeste à la fois par une exposition inégale aux aléas climatiques et par un système d’incertitude environnementale fabriquée, qui reproduit des hiérarchies raciales sous couvert de gestion écologique. Ainsi, sur la même colline, exposée aux mêmes vagues de chaleur, la colonie de Susya alimente une piscine et des pelouses, tandis que le village palestinien voisin vit de citernes rationnées et de camions-citernes hors de prix.

Le changement climatique impacte déjà les populations palestiniennes : hausse des températures, cycles de l’eau modifiés, épisodes de sécheresse plus fréquents et vagues de chaleur plus intenses dans une région déjà aride. Les projections évoquent une augmentation de 1,2 à 2,6 °C d’ici le milieu du siècle, une baisse des précipitations moyennes et une plus grande variabilité des pluies, ce qui accentue la rareté de l’eau et l’instabilité des saisons agricoles.

Les politiques israéliennes viennent aggraver ces effets plutôt que les atténuer. Les restrictions d’accès à la terre concentrent la population palestinienne dans des zones limitées, où l’urbanisation est dense, mal planifiée et les infrastructures sous tension, tandis que des pans entiers de territoire restent réservés aux colonies ou aux usages militaires. L’institutionnalisation des permis bloque l’extension de réseaux d’eau, freine l’adaptation de l’agriculture et empêche la construction d’infrastructures résilientes. Dans le même temps, l’implantation des colonies, les routes de contournement, les bases militaires et le mur ont entraîné le déracinement massif d’arbres, la dégradation des sols et la fragmentation des écosystèmes, renforçant encore la vulnérabilité des Palestiniens face aux chocs climatiques.

La protection de la nature comme justification : l’installation d’un colonialisme vert 

Si l’environnement pâtit de la gouvernance de l’eau israélienne, il est aussi instrumentalisé par Israël dans sa politique de colonisation. En Palestine, les politiques environnementales et les récits écologiques deviennent des outils de domination. Des arguments de “préservation” ou de “gestion durable” de la nature sont mobilisés pour justifier l’expansion territoriale, tandis que des projets censés protéger la nature servent à effacer les ruines des villages palestiniens. 

Le parc Ayalon-Canada incarne cette politique de gommage des restes palestiniens à travers l’afforestation, c’est-à-dire la plantation d’arbres sur de vastes espaces non boisés. Situé sur un corridor stratégique qui relie Jérusalem à la côte méditerranéenne, le site attire très tôt l’intérêt du Fonds national juif, bras foncier du mouvement sioniste. À partir de 1967, lorsque ces terres au-delà de la ligne verte deviennent accessibles, une vaste forêt de pins y est plantée. La forêt stabilise la conquête territoriale et recouvre les traces de la destruction. Aujourd’hui, le parc accueille plus de 300 000 visiteurs par an et se présente comme un espace de loisirs et de nature “préservée”. Nulle part n’y est mentionné le nom des trois villages palestiniens sur les ruines desquels il a été construit. La narration environnementale sert ici à faire disparaître l’histoire de la dépossession, de crimes contre l’humanité, et de destruction. 

Si le parc Ayalon-Canada n’entrave pas directement l’accès à l’eau des Palestiniens, il s’inscrit dans une dynamique plus large de colonialisme vert. L’ingénieur environnemental Ferdinand définit ce dernier comme une forme de colonialisme dans laquelle l’environnementalisme est imbriqué dans la construction de l’État colonisateur et la fabrication de mythes nationaux. Les politiques israéliennes en Cisjordanie s’inscrivent pleinement dans cette logique.

Dans le domaine de l’eau, certains projets de “protection de la nature” finissent par soutenir l’implantation des colons tout en détruisant la biodiversité palestinienne. Depuis que la vallée de Wadi Qana a été classée réserve naturelle israélienne dans les années 1980, des avant-postes de colons ont été construits à l’intérieur même de la réserve. Parallèlement, les autorités israéliennes arrachent des centaines d’oliviers et interdisent aux Palestiniens de développer l’agriculture, l’irrigation ou de petits projets au nom de la “protection de la nature”, alors que la zone était historiquement un espace agricole palestinien. En couvrant l’implantation de colons d’un vernis environnemental, ces politiques prolongent un colonialisme de peuplement sous les habits de l’écologie.

Cette colonisation de peuplement se poursuit aujourd’hui : en mai 2025, Israël a encore annoncé une vaste extension des colonies en Cisjordanie, avec la création de 22 nouveaux avant-postes, poursuivant ainsi une annexion de facto du territoire.

En Cisjordanie, l’eau est utilisée comme un outil colonial ; à Gaza, elle devient une arme. En bombardant les infrastructures hydrauliques, en coupant l’électricité indispensable aux usines de dessalement et de traitement des eaux, Israël organise la soif, aggrave les sécheresses et favorise la propagation des maladies. L’eau s’inscrit ainsi au cœur d’une stratégie qui vise à rendre la vie palestinienne matériellement impossible : un usage génocidaire des infrastructures les plus élémentaires.

Article by Emilie Pezet and Posted in collaboration with Le Zadig

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